Le chateau de NeuvilleDans la lignée des prestigieux propriétaires du château...


Celui qui cristallisa autour de lui, par son caractère ombrageux, son orgueil et sa rigueur infaillible, le respect et la reconnaissance des Neuvillois, apparaît comme un homme généreux, ardent défenseur des vertus du travail et de la discipline, sévère mais juste, le dernier propriétaire particulier lié à la prestigieuse famille Cornudet.

Bertrand de la Poèze d'Harambure est né en 1909 dans une famille tourangelle, près de la Roche-Posay, aîné de cinq enfants.
Après des études effectuées en Angleterre puis en Suisse, à Fribourg, il effectue son service militaire et choisit un régiment d'officiers de cavalerie par amour des chevaux. Il puise, au gré de ses affectations - 8e chasseurs à Orléans, 4° hussards à Rambouillet puis Saumur - la religion du devoir et de la France millénaire. Il y brille et en ressort officier de réserve affecté au 31e dragons de Lunéville.
Puis il intègre l'artillerie sur les conseils d'un ami de la famille et effectue ainsi, sans solde, pour le simple plaisir de servir, quatre années, de 1930 à 1934, au sein du 72° régiment d'artillerie à Vincennes. En 1934, un examen à l'école d'artillerie de Fontainebleau le consacre officier.
1934, c'est également l'année de son mariage avec Jeanne de Chabrillan, petite fille de Joseph Cornudet, alors propriétaire du château de Neuville. La cérémonie a lieu à Paris, dans l'hôtel particulier des Chabrillan. Jeanne et Bertrand font un vrai mariage d'amour.


De l'époque où son père louait au comte Cornudet son attelage personnel pour les chasses à courre, Bertrand vouait à Jeanne un amour passionné que la jeune femme lui rendait pleinement. Jeanne était une jeune fille réservée et secrète. Nous sommes encore dans la première moitié du XX' siècle, au moment où Jeanne, habituée à la vie de salon mais qui a lu Rousseau, regarde par les fenêtres, s'aperçoit que le ciel est pur, que le soleil est chaud, que la campagne est belle. Elle s'attendrit, aime les oiseaux, les paysans, la campagne, la nature entière. Elle est une femme sensible et se réjouit de l'être. Sa mode est à la simplicité, au sentiment, à l'émotion. Dans l'ombre de sa tante Edmée dont elle admire l'esprit et l'intelligence, elle, aime Bertrand et rien ne saurait la faire dévier de ce sentiment puissant.
Car son union avec Bertrand de la Poèze d'Harambure n'alla pas sans quelques complications chez les Cornudet qui voyait en Bertrand un charmant jeune homme mais dont la faille était de n'être guère fortuné. Jeanne, en la circonstance, fut déterminée : "C'est lui que j'aime, c'est lui que j'épouse /" Elle fut, au dire du personnel du château, toute sa vie durant, une femme heureuse, amoureuse et comblée. Quatre enfants naîtront de leur union : Charles-Henri, Guy-Raoul, Dominique et Romée.


À l'époque de leur mariage, la propriété de Neuville était occupée par la famille Cornudet. Joseph Cornudet, dernier fils d'Alfred et de Valentine, époux de Jeanne de Villeneuve-Bargemon et père de Roselyne (la mère de Jeanne), Edmée et Raymonde, y régnait en maître. Douze personnes vivaient au château.
Quand la deuxième guerre mondiale survînt, Bertrand de la Poèze d'Harambure fut envoyé sur le front de la ligne Maginot à Haguenau. Il fut fait prisonnier en Autriche dans un camp où coexistaient 5000 officiers, officiers d'active, prêtres officiers et instituteurs. Correctement traité par l'ennemi, cette épreuve lui permit de vouer aux enseignants une grande admiration : "des types épatants avec le sens du devoir, du civisme et de l'autorité." Il fut libéré par les forces américaines en 1945.
Au lendemain de la guerre, Edmée de Saint-Chamans devint maire de Neuville en 1945, puis unique propriétaire du château. La famille de la Poèze d'Harambure vivait quant à elle à Paris.
À son décès, elle légua ses biens à l'Evêché de Versailles et ses biens mobiliers à Jeanne de la Poèze d'Harambure, sa nièce, de même qu'elle laissa l'entretien de la fondation de la mère St-Alfred à Issy-les-Moulineaux, dont la vocation était de recueillir femmes et enfants en situation difficile. C'est la vente de cette fondation au Centre des Œuvres sociales helvétiques qui permettra à Monsieur d'Harambure de racheter le château en 1960 à l'Evêché, après expertise du domaine.


Son amitié avec Monsieur Le Bricker et Monsieur Leroux, très influents à Neuville et les liens tissés avec la population neuvilloise hisseront Bertrand de la Poèze d'Harambure maire de la commune, en 1959. Entouré de M. Le Bricker en qualité de premier adjoint et de Mme Zieler comme secrétaire de mairie, il fut un maire très présent, administrant la ville avec une patience extrême et une parfaite gestion des dossiers. Il utilisait la planification à merveille et fut le premier à se confronter aux réalités de la future ville nouvelle, empêtré entre un découpage mal pensé entre les deux départements de la Seine et de la Seine et Oise, et un plateau en révolution qui voyait les cultivateurs camper le fusil entre les jambes. Il marqua son mandat et demi de maire par la construction de l'école et par le don au village de la place du Pont. "Un village sans place, c 'est un corps humain sans poumon" professait-il et il eut à cœur de faire don à la commune des 5 000 m2 nécessaires à sa réalisation. Fort de son idée selon laquelle il faut nécessairement à un village un maire, un instituteur et un curé, il fit nommer par l'évêché un prêtre à Neuville. À la fin de son mandat, il décide avec Jeanne de résider dans l'hôtel particulier (1663) du quai Voltaire à Paris, acquis en héritage et qui se trouvait en fort mauvais état. Il y réalise une rénovation magnifique conforme au passé glorieux de l'édifice. Un regret : son impossibilité d'avoir mené lui-même la renaissance du château de Neuville. Porté propriétaire au carrefour des époques fastes du château et des années d'abandon, il n'aura pas cependant ménagé sa peine pour initier divers projets de rénovation ou de transformation.


Ulcéré en 1989 par les demandes pressantes de céder une part du terrain de la propriété pour l'édification d'une station d'épuration, il ne consent pas à la morceler et cède la totalité du château, de la ferme et du parc à l'EPA (Établissement Public d'Aménagement). Ne se résignant pas à voir à l'état d'abandon ce magnifique patrimoine, il fut à l'origine de multiples projets proposés à la municipalité et à L'EPA : golf, hôtellerie, centre équestre, il n'aura pas vu ses projets concrétisés directement mais il se réjouit aujourd'hui de la nouvelle destination du château en maison de retraite. Il conserve quelques propriétés dans Neuville qui tour à tour rénovées, sont proposées à la vente.
Tout au long de sa vie active au service de la commune, Bertrand de la Poèze d'Harambure eut des codes de conduite qu'il ne fallait pas s'aviser de transgresser.
Quand il avait pris une décision, il faisait bon le satisfaire et lui arracher un grognement de satisfaction car si les consignes n'avaient pas été respectées, le diable d'homme pouvait éructer, car il est constant que Bertrand de la Poèze d'Harambure a un caractère passionné, ombrageux, parfois autoritaire. Mais ne faut-il pas des hommes de cette trempe pour inculquer à son entourage, dans une discipline stricte, qu'on ne réussit durablement que lorsqu'on le mérite. D'Harambure l'autoritaire, mais aussi le sensible, l'homme au cœur d'or, que la voix autoritaire et les haussements d'épaules excédés cherchent soigneusement à dissimuler.


À 94 ans, la posture droite malgré sa petite taille et le poids des années, le regard toujours en éveil, Bertrand de la Poèze d'Harambure a toujours la même énergie, la même façon de voir et de bien voir les événements de la vie, de se souvenir de Jeanne, la plus douce et la plus adorable des épouses, d'user de sa grande culture et de son goût raffiné pour les œuvres d'arts et les beaux objets.
Il peut, solitaire et impérial, contempler sa réussite, s'en étonner et s'enraciner dans ses convictions d'un autre monde où les critères moraux d'honneur, d'orgueil et de droiture sont le signe des Seigneurs.